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Une étude prospective
publiée par le NIC (National Intelligence Council, le Think
tank du directeur de la CIA) a provoqué une levée de boucliers de
nos fonctionnaires bruxellois la semaine dernière. Elle établit que
« la capacité de l'Europe à peser sur les affaires du monde dépendra de sa cohérence politique » ou encore que faute de réformes économiques majeures en Allemagne, France ou Italie, « l'UE risque de se désintégrer ».
D'après la CIA, l'UE serait d'ici 2020
surpassée économiquement par la Chine, l'Inde ou le Brésil. Si cette
vision quelque peu alarmiste de notre Union peut sembler partiale, il
n'en reste pas moins que beaucoup d'arguments sonnent justes.
Malgré
la réussite de l'Euro même si limitée par plusieurs pays de l'Union qui
n'ont pas encore rejoint la monnaie unique, l'Union économique reste à
construire. Après plus de quarante (!) ans de travaux préparatoires, le
sommet de Nice de décembre 2000 avait ratifié le principe de création
de la SE (Société européenne ou Societas Europea) suivi par l'adoption
du Règlement (CE) 2157/2001. Ce Règlement permettrait enfin de donner
une « nationalité » européenne à une Société Anonyme
d'un Etat européen qui voudrait élargir son marché local à l'UE. Hélas,
malgré 70 articles consacrés à la constitution de la SE, à son
fonctionnement ou à ses comptes annuels, le Règlement renvoie encore au
droit en vigueur dans l'Etat auquel la SE rattache son siège. Et si à
compter du 8 octobre 2004, les entreprises peuvent utiliser la SE, il
reste encore un travail énorme d'harmonisation des législations des 25
Etats de l'Union pour la rendre opérationnelle.
Les
entrepreneurs américains, indiens ou chinois peuvent donc se frotter
les mains, eux qui peuvent se prévaloir d'un marché intérieur énorme
pour lancer ou développer leurs activités avant de se lancer à
l'international. Ainsi un entrepreneur basé à New-York peut en 48
heures créer une société reconnue dans les 50 Etats de sa Fédération,
mettre en place une administration comptable simple, établir des
modèles de contrats valables de la Floride à l'Alaska, ou décider du
jour au lendemain d'ouvrir une agence distante de plusieurs fuseaux
horaires à Los Angeles s'il estime que son produit peut s'y vendre plus
facilement. Il pourra s'adresser à ses clients
dans la même langue, développer une approche marketing unique, proposer
une même facturation, un même mode de paiement, un même mode de
livraison et enfin être payé dans une seule monnaie. Quand il
embauchera des salariés, un seul type de contrat sera utilisable, il
pourra opter pour une même couverture sociale pour ces derniers au
niveau Fédéral et utiliser les mêmes règles de rémunération ou
d'intéressement quel que soit l'Etat dans lequel ils travailleront.
Enfin le succès aidant, il pourra préparer son introduction en
Bourse sur un marché tel que le Nasdaq et bénéficier immédiatement des
ressources du plus important marché boursier au monde alimenté en
grande partie par les fonds de pension des retraités américains. Les
entrepreneurs de l'UE sont à des années lumières d'une telle liberté de
création ou de développement de leurs entreprises. Nous vous laissons
imaginer « le parcours du combattant » de
l'entrepreneur français qui cherche une opportunité pour vendre ses
produits au Royaume-Uni alors qu'il n'est qu'à deux heures de train. Il
devra apprendre l'Anglais, créer une société locale, payer des juristes
anglais pour développer des contrats ou pour embaucher localement des
salariés avec des règles sociales et fiscales radicalement différentes,
utiliser un autre taux de TVA, ouvrir un compte bancaire local et
mettre en place une facturation inter-compagnies, un contrat de
distribution inter-compagnies, gérer les taux de conversion Euro/Livre
Sterling, etc.... Le niveau d'investissement pour
réaliser un tel effort est sans comparaison avec son homologue
américain, et si en plus cet entrepreneur décide de s'étendre en
Allemagne ou en Hongrie, comme l'entrepreneur New-Yorkais déciderait
d'aller commercialiser à Washington ou à Seattle, le rapport des
coûts de démarrage de sa structure serait 100 fois plus élevé. 
Et
si malgré cela, l'entrepreneur européen arrive à développer son
activité et à préparer une introduction en Bourse, il devra se
cantonner à un marché boursier local car il ne pourra pas rêver de
s'adresser au volume d'investisseurs d'un Nasdaq. Les capacités de
développement de son entreprise seront donc encore une fois largement
handicapées. L'Union européenne est-elle réellement un marché de 460
millions de consommateurs ? Sans doute
pour les grandes entreprises capables de payer le prix fort du ticket
d'entrée dans chaque Etat de l'Union, mais n'est-il pas paradoxal de
voir de nombreuses entreprises américaines prendre des positions
monopolistiques sur nos propres marchés en grande partie à cause
de notre incapacité à harmoniser intelligemment nos affaires
économiques intérieures ? Il aura fallu plus de 40 ans pour
obtenir un Règlement statutaire de la SE, combien d'emplois ou
d'entreprises européennes faudra-t-il voir mourir pour arriver à cette
harmonisation indispensable à notre survie ? Combien de marchés
aurons-nous perdus face aux USA, à l'Inde, à la Chine ? Lorsque
le Think tank de la CIA annonce le déclin de notre économie d'ici 2020
en comparaison à celles de ces derniers pays, n'aurait-il pas
raison ? Ce ne sont pas les cris offusqués ou les gesticulations
de nos fonctionnaires bruxellois qui renverseront la tendance. C'est le
peuple européen, qui de par sa volonté de construire son unité
politique ou économique, pourra mettre en place les outils dont il a
besoin pour que tous ses enfants aient un travail ou puissent créer
leurs entreprises librement sans être soumis à la volonté de financiers
extracommunautaires. Régis Jamin Paris (France)
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