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La Turquie subira les conséquences de son impatience

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photo Andrey Khachatryan
photo Andrey Khachatryan

La décision d’abattre l’avion russe Su-24 était une décision politique exprimant l’exaspération de la Turquie par les opérations russes en Syrie, et qui n’était pas nécessairement une réponse à la violation de son espace aérien. Elle a également révélé l’immaturité politique et le manque de vision de la Turquie. Pour la Russie, c’est un coup qui peut être lourd de conséquences au niveau international. Et pour la Turquie, cette erreur peut, à long terme, signifier la perte d’une partie du territoire au profit des Kurdes.

Contexte et suite des événements

Si un avion devait être abattu à chaque violation de l’espace aérien d’un autre pays, la troisième guerre mondiale aurait déjà éclaté au-dessus des pays baltes où les incidents de ce genre, qui ne sont pas toujours provoqués par les pilotes russes, sont très fréquents. Dans ces cas-là, il est de rigueur qu’un contact visuel soit établi avec l’avion incriminé, pour assurer une identification indubitable de l’intrus. L’avion étranger est ensuite intercepté et escorté hors de l’espace aérien violé.

Déjà plusieurs semaines auparavant, les Russes faisaient des incursions dans l’espace aérien de la Turquie qui les avertissait des conséquences potentielles de ces actions. L’avertissement a été réitéré également ce mardi avant les événements fâcheux qui sont survenus. Can Kasapoglu, spécialiste de questions militaires, décrit toute la procédure à la station Deutsche Welle :

« Quand [les avions] approchent à une distance de 12 milles (20 kilomètres) de l’espace aérien turc, la Turquie envoie un message d’avertissement. Quand ils approchent à une distance de 5 milles (8 kilomètres) de son espace aérien, la Turquie prépare sa formation de F-16 afin d’intercepter [les unités étrangères] et continue d’envoyer des avertissements. Enfin, tout avion en provenance de Syrie qui viole l’espace aérien turc est abattu ».

Cela peut expliquer et confirmer les déclarations de la Turquie sur les multiples avertissements envoyés aux avions russes, prévenus à 10 reprises, et qui effectuaient des opérations en Syrie à proximité du territoire turc situé le plus au sud à la frontière syrienne. E là, nous entrons au cœur du problème. Un coup d’œil sur les cartes et de simples calculs nous permettent de comprendre l’indignation de la Russie.

À l’endroit où l’espace aérien turc a été soi-disant violé, la largeur du territoire turc entouré par les terres syrienne est d’environ 2,5 km. Même en supposant que les avions russes (ils étaient deux) ne volaient pas à leur vitesse maximale, mais à une vitesse d’environ 1200km/h, ils auraient traversé l’espace aérien turc en 7-8 secondes et non en 17 secondes comme le prétend la Turquie. Ce court laps de temps ne permet pas « l’identification » des avions, ce qui a été officiellement constaté dans la déclaration affirmant que les pilotes turcs ne connaissaient pas l’identité des avions abattus1.

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Ils ne connaissaient pas la nationalité de ces avions ou ne voulaient peut-être pas s’en assurer, car les opérations russes sur les territoires occupés par les rebelles opposés à Bachar Al-Assad ne sont pas nouvelles. L’objectif était donc clair et l’ordre réfléchi. Vu la période très courte de la pénétration dans l’espace aérien turc, les F-16 turcs devaient se dépêcher pour faire feu. Il n’est pas exclu que les avions ont été abattus hors du territoire turc.

Pour compléter le contexte, il est nécessaire de présenter la situation politique. Les Russes combattent également les Turkmènes de Syrie opposés au président Bachar Al-Assad. L’armée turkmène peut compter même jusqu’à 10 mille soldats2, tandis que la population turcophone constitue le troisième plus grand groupe ethnique en Syrie (derrière les Arabes et les Kurdes). Du point de vue turc, l’attaque menée par les Russes contre les Turkmènes peut être comparé à une attaque américaine contre les troupes de la République populaire de Donetsk. Cela devait provoquer la colère de la Turquie, qui grandissait à partir du moment où les Russes ont offert leur soutien au plus grand ennemi des Turcs dans ce conflit – Bachar Al-Assad. Le président Recep Erdogan et les hommes politiques turcs avaient donc maintes raisons de freiner les ambitions de Vladimir Poutine. Le fait d’être privée d’une source de pétrole à bas prix provenant de l’État Islamique et la perspective de la formation d’une coalition unique contre Daech n’étaient pas non plus du goût de la Turquie. Empêcher la coopération de l’OTAN avec la Russie en Syrie et en Irak pouvait constituer l’un des buts, non seulement de la Turquie, mais également des États-Unis.

Conséquences et réponse de Poutine

1. Une large coalition entre l’Occident et la Russie dans la lutte contre l’État Islamique devient irréelle. Les Russes et les Français peuvent encore insister pour établir une coopération et coordonner les opérations, mais la Turquie s’y opposera fermement avec le soutien tacite des États-Unis qui ne sont pas non plus très disposés à se battre aux côtés des Russes, puisqu’ils ont des intérêts divergents dans la région. Ces deux pays avaient leurs raisons pour abattre l’avion russe Su-24, précisément pour empêcher une coalition antiterroriste et de nouveau reléguer la Russie au rôle du pays agresseur.

Cependant, pour les Russes une telle coopération est très importante car elle ouvre la route à d’autres opérations et à la levée des sanctions à terme. L’ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov, a déclaré sur l’antenne d’Europe 1 : « Il peut y avoir plusieurs formes de coalition. La plus importante est la coordination qui est nécessaire, mais nous voulons aller au-delà, pour planifier ensemble des frappes sur les positions de Daech. Pour ce faire, on pourrait constituer un état major commun avec la France, les États-Unis et tout autre pays qui voudrait rejoindre la coalition ». Peut-être la coalition regroupant tous les pays intéressés n’aboutira pas, mais la coopération entre la France et la Russie se développera assurément.

2. La création du Kurdistan. La réponse la plus logique et la plus naturelle de la Russie à l’incident survenu le mardi est de soutenir les Kurdes. Bien sûr, pas de façon officielle, car cela pourrait agacer la Turquie encore plus. La Russie pourrait répondre favorablement aux demandes des Kurdes en fournissant des armes au PYD (Parti de l’union démocratique), affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), opérant au nord de la Syrie. Assad ne s’opposerait pas particulièrement au renforcement du parti qui pourrait être extrêmement dangereux pour la Turquie habitée par 15 millions de Kurdes.

À long terme, si un état kurde serait créé, il serait plus facile d’avoir également, hors le soutien de l’Allemagne et des États-Unis, l’approbation de la Russie. La reconnaissance au niveau international est l’un des piliers de la souveraineté.

3. Le refroidissement des relations commerciales entre la Russie et la Turquie, surtout dans le domaine énergétique. La coopération au niveau militaire a déjà été arrêtée. Les problèmes liés à la construction du gazoduc « Turkstream » s’accumulent depuis longtemps, mais en cas d’hostilités entre les deux pays, la création du nouveau gazoduc devient impossible. La Turquie ne peut pas se permettre d’agir trop précipitamment face à la Russie, car 60% de ses besoins en gaz sont couverts par la Russie. Et inversement – Gazprom ne peut pas perdre un marché si important.

La réalisation du projet connu sous le nom d’Akkuyu, c’est-à-dire la construction par la société nationale russe Rosatom, d’une centrale nucléaire au sud de la Turquie, n’est plus certaine. Les Turques parlaient encore récemment d’une accélération des travaux3, tandis que les Russes ont maintenant l’intention « d’étudier » l’investissement4. Toutefois, les déclarations du porte-parole du président, Dimitri Pieskov, peuvent être considérées comme de simples menaces, car le renoncement au projet serait également un coup dur pour la société Rosatom.

4. Le secteur touristique turc ciblé. Le secteur touristique est déjà visé, après les déclarations du ministre des Affaires étrangères russe – Sergueï Lavrov qui a dit que les Russes ne pouvaient plus se sentir en sécurité en Turquie5. Il faut ajouter que les touristes russes sont très nombreux dans le bassin méditerranéen. En 2014, ils étaient 4,5 millions à se rendre en Turquie et y ont dépensé 4 milliards de dollars6.

5. Les répercussions en Ukraine. La situation en Ukraine n’est pas stable ; chaque jour, les informations au sujet des échanges de tirs accrus et des préparations aux attaques se multiplient. La Turquie pourrait, à titre de représailles, soutenir plus fortement les Tatars de Crimée dans leur lutte pour le retour de la Crimée en l’Ukraine.

6. Les répercussions en Russie. La propagande russe est certainement bien préparée pour expliquer aux Russes pourquoi deux pilotes sont morts en Syrie (le pilote de l’avion abattu et le pilote de l’hélicoptère participant à l’action de sauvetage qui a été attaqué). Le retour à la guerre d’Afghanistan fait le plus peur aux citoyens russes et cela peut faire baisser considérablement le soutien à l’intervention en Syrie et le soutien à Poutine lui-même.

7. Le déploiement du système S-400. Le système de défense aérienne S-400 déployé par les Russes couvre 70% du territoire syrien et s’étend sur le territoire de la Turquie, du Liban et du nord d’Israël. Ce système servira à protéger les avions russes. Le déploiement de ce système avancé de défense aérienne empêchera la Turquie d’abattre tout avion russe, car elle devra alors s’en tenir aux conséquences d’une réponse immédiate de la Russie. Le déploiement du système compliquera également les opérations militaires américaines menées de la base aérienne à Incirlik, car les avions américains pénétrant dans l’espace aérien syrien pourraient constituer des cibles potentielles pour les systèmes de défense communs russes et syriens.

8. L’affaiblissement de l’OTAN. En 2013, l’OTAN a envoyé en Turquie les missiles Patriot hollandais, allemands et américains en effectuant un geste symbolique contre une menace inexistante venant de Syrie. En janvier 2013, l’Alliance a lancé le communiqué suivant sur son site : « Le déploiement de ces missiles est purement défensif. Il fait preuve de la solidarité avec un membre de l’Alliance qui se sent menacé. Ces opérations de défense ont pour seul but d’apaiser la crise survenu le long des frontières de l’Alliance »7. La réaction actuelle de l’OTAN montre que l’Alliance n’est pas disposée à soutenir un État membre et notamment la Turquie. C’est la première fois, après la guerre froide, qu’un pays de l’OTAN abat un avion russe. Mais il est clair que les membres de l’Alliance préfèrent apaiser les tensions et réduire les risques dans les espaces aériens turcs et syriens. Il ne faut pas s’attendre à ce que les missiles Patriot allemands et américains retirés en août soient déployés de nouveau8.

Sources :

1. Two Russian warplanes violated Turkish airspace for 17 seconds: Turkey Source: Hurriyet Daily 25-11-2015

2. Who are the Turkmen in Syria? Source: BBC 24-11-2015

3. Turkey says it will speed up work on nuclear power plant with Russia Source: Hurriyet Daily 16-11-2015

4. Russia will scrutinize all joint projects with Turkey — Kremlin Source: TASS 25-11-2015

5. Lavrov cancels Turkey visit over downing of Russian military jet Source: RT 24-11-2015

6. Turkish tourism to be first victim of Russian jet crisis Source: Today’s Zaman 24-11-2015

7.  NATO support to Turkey : Background and timeline Source Nato 19-02-2015

8. US plays politics with Patriot missile removal Source Al Monitor 20-08-2015