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Culture : il était une fois la Yougoslavie…

Sonja Ciric (Vreme)

Êtes-vous « nés en YU » ? Dans cette Atlantide disparue qui s’appelait la Yougoslavie ? Originaire de Sarajevo, Dino Mustafić triomphe à Belgrade avec une pièce portant ce titre. Basé sur les témoignages des acteurs présents sur scène, le spectacle vise à questionner l’identité et la mémoire yougoslaves. Sans « yougonostalgie » ni « yougophobie ». L’occasion de parler histoire, culture, politique et bien sûr théâtre.

Êtes-vous « nés en YU » ? Dans cette Atlantide disparue qui s’appelait la Yougoslavie ? Originaire de Sarajevo, Dino Mustafić triomphe à Belgrade avec une pièce portant ce titre. Basé sur les témoignages des acteurs présents sur scène, le spectacle vise à questionner l’identité et la mémoire yougoslaves. Sans « yougonostalgie » ni « yougophobie ». Vreme l’a rencontré. L’occasion de parler histoire, culture, politique et bien sûr théâtre.
 


La couverture de l’hebdomadaire Vreme après le 5 octobre 2000

La pièce Nés en YU (Rođeni u YU) dont la première eu lieu mardi 12 octobre au Théâtre national yougoslave (JDP) de Belgrade est née des témoignages des comédiens qui lui donnent vie. Témoignages sur la Yougoslavie, le pays dans lequel ils sont nés. L’idée même de cette création a été avancée par le metteur en scène, Dino Mustafić, homme de théâtre et de cinéma sarajevien, qui ne cesse de travailler dans les plus grandes villes de la région, de Zagreb à Skopje en passant par Rijeka ou Ljubljana. Les Belgradois ont déjà eu l’occasion de voir ses spectacles : Avant la retraite qu’il a monté en 2008 au théâtre Bojan Stupica et La nuit d’Helver à l’Atelier 212. Dino Mustafić est aussi le directeur du festival international de théâtre à Sarajevo, le MESS. Il est aussi l’un des fondateurs du parti Naša stranka [1].

L’identité

« Nous commençons la pièce par une scène d’introduction, où les acteurs se présentent en dictant leur numéro d’identification et nous la concluons en répétant ce numéro et en y ajoutant leurs nom et prénom. Entre ces deux scènes, chacun parle de soi et de son rapport à ce qui s’appelait la Yougoslavie. Les acteurs parlent de ce que nous avons vécus lorsque ‘tout se noie comme l’Atlantide’, pour citer Mirjana Karanović, lorsque fait naufrage ce que nous avons aimé et ce en quoi nous croyions, lorsque se décompose le système qui nous a éduqué et dans lequel nous avons vécu. Ce n’est pas l’histoire qui nous intéresse, nous n’avons d’ailleurs rien cherché à expliquer – ce qui est arrivé est impossible à expliquer. Pour ça, l’homme ne possède plus de mots et il ne sait pas quoi dire. Ce qui nous intéressait c’était le regard intimiste posé sur cette question d’ordre ontologique : que sommes-nous aujourd’hui alors que l’identité ‘yougoslave’ est d’un seul coup devenue indésirable, qu’elle est devenue une malformation, un défaut de fabrication. Voilà, on parle de ça dans la pièce. Les acteurs livrent leur propre expérience, sans aucun parti-pris idéologique ou calculateur, ils parlent avec leur cœur, avec leurs cicatrices, mais font aussi revivre les belles oasis de joie qui nous restent gravées en mémoire. L’homme peut survivre aux plus grandes ruptures en gardant le souvenir de ces beaux détails. C’est pou ça qu’il est important de défendre sa mémoire, son espace de liberté. Si quelqu’un retouche votre histoire, votre biographie, s’il cherche à l’effacer, il fouille directement dans votre mémoire. Nous parlons aussi de ça, en parlant de notre identité. »

La mémoire

« Avec la première grenade qui tombe sur Sarajevo, vous comprenez que l’argument de la force est beaucoup plus fort que vos croyances idéalistes qui vous ont fait vivre jusque là. Découvrir que la violence et les forces destructrices sont plus puissantes que toutes les forces constructives a été la pilule la plus difficile à avaler pendant que la Yougoslavie implosait. J’ai passé toute la période du siège à Sarajevo. De 1992 à 1995, je finissais mes études de lettres et de philosophie et j’étudiais à l’Académie des Arts dramatiques. Ma première pièce professionnelle a été montrée au théâtre de la Chambre 55 (Kamerni Teatar 55) en décembre 1993 alors que Sarajevo passait son deuxième hiver sans chauffage. Aujourd’hui encore, je sens ce froid jusqu’aux os : froid à la maison, froid au théâtre, froid dehors, partout un froid incroyable. J’avais décidé d’adapter la nouvelle de Sartre Le mur car il y avait beaucoup d’analogies entre ma vie et les événements décris dans ce texte. La scénographie était constituée d’un mur haut de dix mètres qui se déplaçait. L’unique moyen de réaliser cette idée était de trouver du bois, ce qui était impossible à Sarajevo à cette époque. On s’est alors souvenu que la seule entreprise qui devait être en possession de bois était l’entreprise de pompes funèbres. Ils ont accepté. Ils ont dû démolir des cercueils pour que nous puissions avoir une scénographie. Sur notre affiche il y avait écrit : ‘sponsor – les pompes funèbres’. Je pense qu’aucune pièce n’a jamais eu un tel sponsor. Elle fut invitée au festival d’Avignon cette année là, mais nous ne pûmes pas sortir de Sarajevo. Voilà, c’était comme ça. On vivait une vie pleine d’image de mort, mais aussi pleine de concerts, d’expositions, de pièces de théâtre – la culture était à cette époque aussi importante que les ravitaillements, elle était indispensable à la survie. C’est pourquoi les gens qui créaient la culture pendant le siège ont un rapport particulier à cette période : nous étions tous bons, on avait un sentiment solidaire, même s’il n’y avait pas d’argent, souvent nous jouions pour un paquet de cigarettes ou un kilo de farine. Et en général, il y avait de l’empathie. Malheureusement dès les premiers jours de paix, avec les premières prises de position et la distribution des butins de guerre, tout s’est défait. Je montais à cette époque Rhinocéros de Ionesco et la pièce À pieds de Mrozek. Ma mini-expérience de débutant durant le siège avait affirmé mon principe d’auteur : la mise en scène débute par le choix du sujet. Mon besoin de faire du théâtre engagé, de questionner, vient de là. »

La Yougoslavie

« Je pense aujourd’hui être comme je suis, avoir ce caractère, justement parce que je prône ce que la Yougoslavie avait : la beauté des différences. Elle connaissait la coexistence, on croyait au développement et on avait des idéaux forts. Dans notre pièce, il y a une scène que nous avons appelée UE. C’est paradoxal, mais lorsqu’un jour nous entrerons dans l’Union Européenne, nous pourrons y intégrer la coexistence qui a vu le jour et prévalait en Yougoslavie, sous la même forme que la logique de l’Union actuelle. Ici, tous sont aujourd’hui pro-européens, mais nous avions déjà eu le choix de suivre cette voie au début des années 1990 avec les réformes d’Ante Marković [2] . Nous avons choisi la faim, la pauvreté et la guerre et non l’Europe. Imaginons où serait ce pays fédéral et confédéral à l’heure actuelle, par rapport à certains des pays qui, de par leur PIB d’alors, se trouvaient bien loin derrière la Yougoslavie et qui nous sont aujourd’hui inaccessibles, tels que la Bulgarie ou la Hongrie, mais je ne vais pas détailler ce que tout le monde sait.

Remise en question

« Ce n’est pas un hasard si la Yougoslavie est un sujet dont on parle aujourd’hui. On se retourne vers cette époque car nous sommes aujourd’hui en crise. On sent qu’on doit faire un retour en arrière et se remettre en question car nous n’en avons pas fini avec ça. Moi j’y vois un assemblage naturel d’éléments violement déchirés. Vous pouvez créer des frontières administratives, mais le fait qu’un metteur en scène sarajevien monte un projet à Belgrade, avec un scénographe zagrebois (Dragutin Broz), ou le fait que dans quelques mois commencera le festival MESS à Sarajevo qui présentera des pièces de Belgrade, Zagreb, Ljubljana ou encore Skopje – ça c’est la victoire de l’espace culturel ! »

Hier et aujourd’hui

« Les oligarchies politiques qui dirigent les pays nés de la dislocation de la Yougoslavie doivent avoir un complexe par rapport au système d’avant. Personne ne peut nier la sécurité qu’apportait l’ancien système, l’optimisme qui y régnait, le sentiment de dignité qui l’enveloppait, la liberté de circuler. Nous ne vivons pas dans des systèmes démocratiques, nous vivons dans des systèmes partocratiques. Le parti est devenu propriétaire de nos vies, dans ce sens oui, les nouveaux pays doivent avoir ‘le complexe de la Yougoslavie’. Il y a des gens qui étaient contre l’ancien régime mais qui n’hésiterons pas à dire que c’était tout de même mieux que maintenant. Les nouveaux pays n’ont pas vraiment de quoi se vanter : ils sont dans les premiers rangs sur les listes de pays corrompus, ils ont un très mauvais système éducatif, des infrastructures en miettes, des banques soldées, des milliers de chômeurs. Ces pays n’ont aucune pertinence. Et nous savons tous ce qu’était la Yougoslavie.

La culture

« Je pense que cette guerre a fait en sorte de détruire l’identité culturelle yougoslave, mais nous l’avons défendue et gardée. La culture été plus courageuse que la politique. Aujourd’hui encore, nos pays échangent des mots lourds de sens, et c’est la culture qui vient panser les plaies. La culture est de par son essence même, intégrative. Elle est autochtone et résiste à la politisation. Mais cela ne veut pas dire que la culture n’est pas une question politique – nous nous souvenons du temps où elle a été utilisée à des fins négatives, où elle a servi d’arme pour asservir. C’est pour ça que je suis pris d’effroi, que je vis une sorte de peur métaphysique, quand je vois que dans les petits pays pauvres, l’aspect commercial de la culture domine. On donne beaucoup d’argent pour un concert tandis que pour les musées et autres institutions qui fondent la quintessence d’un peuple et gardent sont histoire, il n’y a pas d’argent. Ou encore lorsque s’infiltre dans les esprits, à travers la matrice culturelle une matrice idéologique, comme la corrida à Čeljanovići en Bosnie ou Guča en Serbie. Lorsque la culture se transforme ainsi en paradigme de la tradition ou de l’identité nationale, ça oui, c’est dangereux.

« Yougosnostalgie » ou « yougophobie » ?

« On me dit que ceux qui souffrent de ‘yougophobie’ vont s’irriter. Moi je ne suis ni ‘yougonostalgique’ ni ‘yougophobique’, cette pièce l’est encore moins. Je ne pense pas qu’on puisse dire que tout était bien dans ce pays, mais c’est encore plus idiot de dire que rien n’allait, qu’on a vécu dans un délire pendant cinquante ans. On me dit que les gens verront l’ancienne idéologie dans la pièce. Je ne sais que répondre à ça. Je pense que personne n’a le droit de retirer à quelqu’un le droit de traiter certains sujets, ni de l’empêcher de donner son avis. Mais même avec tous ces risques, je pense quand même que cette pièce va attirer le public car elle est personnelle, vécue, intimiste, parce qu’elle parle de sujet qui ont changé l’histoire, mais d’une autre façon, non à la manière des canons officiels. Voilà, c’est de cette façon que l’art cultive, introduit un véritable dialogue entre les gens, en remplaçant les monologues parallèles.

Se réconcilier

« En Croatie, on monte des pièces sur des sujets similaires, je ne citerai que Turbofolk de Oliver Frljić, ou encore Generation 91-95 de Borut Šeparović, à Sarajevo il y a des pièces aux procédés documentaristes. Il y a partout ce besoin de faire entrer les thèmes tabous au théâtre. Le théâtre perd son âme s’il n‘est plus subversif, il doit amener les changements, il doit engendrer des troubles tectoniques. Je pense vraiment que la culture aura un rôle beaucoup plus important dans les changements à venir. J’ai regardé Šišanje [3], ce type de film nous est nécessaire, tout comme Sarajevo, Mon amour de Jasmila Žbanić. Ce sont des films qui sont importants. Avec eux nous pouvons voir ce que nous nous sommes fait les uns aux autres et de quoi il faut avoir honte, de quoi il faut s’excuser. C’est pour ça que je pense qu’il est indispensable de passer par ce processus de remise en question, c’est la seule façon de se réconcilier.

Naša stranka

« Mes partis pris artistiques et la façon dont je travaille coïncident avec mes opinions politiques. Notre parti est né comme une expression de révolte sociale qui regroupait divers groupes de militants d’ONG et une partie de la scène artistique et des intellectuels. Nous partons du fait que la Bosnie-Herzégovine est un état de droit mais que les accords de Dayton ne doivent pas être un obstacle posé aux gens qui cherchent à discuter et non plus seulement à négocier. Il est important de rendre à l’âme bosnienne ce qui lui appartient : le dialogue, le compromis, le respect d’autrui, quelque chose que nous avons su vivre, que nous ont appris nos parents, cette chose qui nous a été volée. Voila ces valeurs doivent être réhabilitées, les valeurs qui faisaient de la Bosnie un pays connu et aimé – les autres aimaient y venir car ils s’y sentaient bien et que tout le monde se foutait de l’entité nationale à laquelle tu appartenais. Aujourd’hui, cette idée n’existe plus, mais elle vaut assez qu’on se batte pour sa renaissance.
 

Sonja Ćirić (Vreme)
Traduit par Jovana Papović © Courrier des Balkans
 


Notes:
[2] La CEE avait proposé l’intégration de la Yougoslavie et une aide financière pour éviter la désintégration qui s’annonçait. La formation d’Ante Marković, dernier Premier ministre de la RFSY était alors la seule qui promouvait l’idée d’une Yougoslavie unie, NdT
[3] http://www.b92.net/kultura/vesti.php ?nav_category=268 ?yyyy=2010&mm=10&dd=19&nav_id=466324 Premier film serbe qui traite du problème des skins et des hooligans. Sorti très récemment le 6 octobre 2010.

 

 

 Djordje Vukadinović
Rédacteur en chef de la revue Nova srpska politicka misao