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Avec les élargissements, l’implantation de nouvelles institutions européennes et internationales, la tenue semestrielle des sommets européens décidée par le Traité de Nice, Bruxelles a vu affluer un nombre important, et cela en relativement peu de temps, de classes privilégiées et d’entreprises...

Bruxelles, district européen ? Avec les élargissements, l’implantation de nouvelles institutions européennes et internationales, la tenue semestrielle des sommets européens décidée par le Traité de Nice, Bruxelles a vu affluer un nombre important, et cela en relativement peu de temps, de classes privilégiées et d’entreprises : diplomates, lobbyistes, “think tank” européen, ressortissants européens et enfin fonctionnaires, contractuels et autres stagiaires européens. Cette population dispose de revenus moyens et de qualifications supérieurs aux moyennes standard bruxelloises pour acquérir un logement, accéder aux biens locatifs de qualité et aux emplois très qualifiés. Ville multicurelle, cosmopolite et ouverte ; Bruxelles est également une ville multilingue (on y parle plus de 70 langues). Dotée d’un rayonnement international, Bruxelles est devenue un carrefour politico diplomatique incontournable et l’un des trois centres de décision au niveau mondial. Pour autant, Bruxelles a-t’elle la vocation de devenir la “capitale de l’Europe ?” Rien n’est moins sur. De fait, aucun des traités de l’Union Européenne n’institue Bruxelles comme siège principal des institutions européennes. Bruxelles est un siège provisoire au même titre que Strasbourg et Luxembourg. Les impacts socio-économiques de l’européanisation continue de la région Bruxelloise se situent à trois niveaux : primo des retombées favorables au niveau de l’économie urbaine avec une grande densité de population et d’entreprises sur un territoire restreint aux 19 communes (1/3 des entreprises étrangères implantées en Belgique se retrouve à Bruxelles ce qui représente 38 % de l’emploi et 41 % de la valeur ajoutée créée par les entreprises étrangères) ; secundo une hausse généralisée du prix des services et des biens notamment une hausse importante des loyers et du prix des biens immobiliers (qui se conjugue avec une crise du logement social pour les moins nantis et certaines populations paupérisées abondamment surexploitées dans des réseaux d’économie souterraine) ; et enfin tertio des conséquences sociales et environnementales : une saturation du trafic urbain, une pollution de l’air élevée, une hausse de la criminalité, une paupérisation des personnes âgées et des personnes issues de l’immigation etc. 2. Evolutions sociodémographiques et économiques La présence des fonctionnaires européens a t’elle eu des effets inflationnistes sur les prix ? Ces dernières années, l’explosion généralisée des prix dans le marché immobilier bruxellois et sur le coût de la vie, a contribué à marginaliser les classes moyennes inférieures, acculées à la location. S’ensuit une fuite lente et irréversible des classes moyennes et populaires vers d’autres villes de province (notamment les villes de Charleroi et la Province du Hainaut). Cette fuite se couple avec celle déjà entamée dans les années 80 de la population bruxelloise aisée vers les banlieues vertes et aérées de la périphérie. Or, cette population aisée génère des flux économiques dont les impôts sur les revenus échappent aux communes bruxelloises qui voient ainsi la richesse créée s’évader à la périphérie. Ce solde migratoire négatif est compensé par l’arrivée d’une population étrangère aisée, d’une population venue de pays pauvres et d’une population mobile de jeunes adultes. La population d’origine étrangère avoisine les 46,3 % alors que celle des fonctionnaires européens et assimilés ne représentent que 4,3 % de la population totale. La paupérisation strictement économique, au sens du revenu des ménages des classes moyennes et populaires se manifeste, d’une part par un taux endémique de chômage structurel particulièrement élevé à Bruxelles (19,8 % en 2007) ; l’un des plus haut d’Europe occidentale), et d’autre part, par un frein, via les mécanismes d’indexation, sur l’évolution des salaires des travailleurs. Ce taux de chômage frappe non seulement une partie des classes moyennes, notamment les moins instruites, mais le marché du travail continue d’exclure presque systématiquement les classes restées pauvres (les populations d’origine immigrée qui représentent dans la région bruxelloise une personne sur deux). Une récente étude de l’Université d’Anvers, indique que 28 % de la population bruxelloise, soit près d’un habitant sur trois, est confronté à la pauvreté. Chômage de longue durée, faibles qualifications sur un marché du travail flexible, précarisation grandissante des personnes âgées, des isolés, des migrants, endettement, dépenses de santé plus élevées dans la capitale sont les problèmes nombreux et complexes rencontrés en Région bruxelloise. Et, il convient de ne pas négliger un taux de suicide particulièrement élevé en Belgique (après la Finlande, la Belgique accuse un taux de décès par suicide le plus élevé d’Europe Occidentale (24 % pour 100.000 habitants)). La ville multiculturelle se polarise socialement par zone et communautés et se développe en forme de cercles concentriques d’économie de services et d’emplois qualifiés. Les plus aisés et les européens habitent dans les cinq communes à l’Est et au Sud de Bruxelles là ou la qualité des logements et de la vie répond à leurs attentes. Tandis que la population défavorisée et immigrée, qui pourrait accéder aux logements sociaux, se situe dans les zones Nord/Ouest. En même temps, des populations aisées réinvestissent progressivement les quartiers centraux de la ville (1) 3. Crise du logement : Droit de la Propriété versus droit fondamentaux ? La présence européenne a mauvaise presse à Bruxelles tout d’abord auprès des bruxellois eux-mêmes qui profitent peu de la manne européenne mais surtout elle est un prétexte aisé pour soumettre les prix de l’immobilier aux Lois Implacables du Libre Marché. En Belgique - un des pays les plus libéraux qui soit en matière de marché immobilier et foncier notamment - l’absence de contrôle a montré à suffisance que ni les programmes publics ni le marché immobilier privé ne sont capables de créer une offre suffisante de logements décents à prix abordable. Peu d’efforts publics sont consentis aux investissements dans le logement résidentiel et social. Entre 1976 et 1997, le coût du logement a augmenté de 95 %, tandis que le revenu disponible des ménages n’a évolué que de 6 %. Aujourd’hui la moitié des ménages belges dépensent plus de 40 % de leur budget pour le logement. Dans les ménages les plus pauvres, ce budget atteind 60 %, les obligeant ainsi à renoncer à des biens de première nécessité tel l’éducation ou la santé pour garder un toit au-dessus de leur tête. Et comble de l’ironie, on a pu récemment estimer que la Région bruxelloise compte au moins 30.000 logements vides alors que plus de 20.000 ménages sont en attente d’un logement social. Une évidence s’impose, divers acteurs locaux sont proactifs pour tirer à la hausse les prix de l’immobilier tant à l’achat que dans le marché locatif (investisseurs étrangers, promoteurs immobiliers, agences immobilières, particuliers et même les nouveaux résidents “aisés” européens). La présence de ressortissants européens au fort pouvoir d’achat, pour qui le coût de l’immobilier dans la capitale belge est abordable comparativement aux autres capitales européennes, crée une forte pression sur l’immobilier de bureau et sur l’habitat. Or, en toute chose il faut garder raison, car le salaire moyen du travailleur belge (en Belgique, la fiscalité sur le salaire est la plus lourde d’Europe) est loin d’être comparable aux niveaux de revenus pratiqués dans d’autres capitales européennes. De surcroît, le contrôle des prix dans le marché locatif n’existe pas, pas plus qu’il n’existe de règles strictes, ni l’application de sanctions administratives et pénales, pourtant prévues par la Loi, qui protégeraient les locataires de pratiques particulièrement abusives : harcèlement immobilier, discriminations multiples, violation de la vie privée et du domicile privé, obstruction à la justice ou lenteur anormale des procédures judiciaires et enfin florilège d’arnaques en tout genre qui tendent à répercuter la majorité des frais sur le dos d’éventuels “pigeons”. On est donc loin de ce qui se pratique aux Etats-Unis, au Canada ou encore aux Pays-Bas ; pays qui ont adoptés diverses mesures visant à geler les loyers ou à établir des grilles qualitatives en comparant des critères objectifs pour la fixation des loyers ou encore d’adopter, tel la France récemment, une loi du droit au logement opposable. En 2006, les opportunités de trouver un bon logement à un prix raisonnable à Bruxelles se situent à 25 % contre 78 % à Leipzig et 3 % à Paris (Annuaire régional d’Eurostat, 2007). Le puissant lobby du Syndicat des Propriétaires belges, relayé par un vaste réseau de corporations ultra-libérales et sectaires (avocats, notaires, experts immobiliers, nombres de magistrats, etc….), a pour unique objectif de consacrer le principe constitutionnel du droit de la propriété et de l’économique sans aucun égard au respect des droits fondamentaux dévolus aux citoyens de l’Union Européenne. C’est d’ailleurs eu égard au retard des procédures judiciaires, en particulier à Bruxelles, que la belgique a été condamnée à diverses reprises par la Cour européenne des droits de l’homme. 4. Vers une irréprescible logique anti-démocratique Les constats sont alarmants. En Belgique, il est devenu particulièrement impossible de se loger sans se faire rançonner et bon nombre de locataires aisés, résidant à Bruxelles notamment, n’échappent pas à cette règle. Le système administratif et judiciaire, particulièrement laxiste, à l’égard des bailleurs défaillants, contribue à renforcer et à encourager, les techniques de racket et de harcèlement au risque de compromettre la santé et la vie des occupants. Un autre fait est certain, si les 3/4 des ménages belges sont propriétaires d’un logement, une majorité de ménages s’est endettée pour acquérir un premier logement, souvent de seconde main, avec un revenu moyen ne dépassant pas les 2.500/3.000 Euros brut/mois/ménage. Or, le parc immobilier bruxellois et belge en général est l’un des plus vétuste et énergétivore d’Europe. La Belgique occupe d’ailleurs la tête de liste pour l’occupation de logements les moins bien isolés. Il s’ensuit que nombre de petits propriétaires belges disposent de peu de capacité financière pour rénover et entretenir des biens souvent vétuste et malsains. Trop souvent, la rente complète un bas salaire, une maigre pension voire une allocation de chômage. Dans une ville aussi segmentée que Bruxelles où les ségrégations résidentielle, sociale et ethnique se superposent (Kesteloot, Vandermoten et. al. 2001 ; Jacobs et Swyngedouw, 2000), force est de constater que la dérive vers une zone de non droit est entamée ; “Bruxelles, capitale de l’Europe” est loin de véhiculer les valeurs de l’Union Européenne et les principes consacrés par la Charte Européenne des Droits Fondamentaux institués par le Traité de Lisbonne. Crise du logement, déliquescence sociétale, justice à deux vitesses : le moteur démocratique belge est grippé. La Région bruxelloise devra relever de nombreux défis pour réussir sa vocation de capitale européenne et replacer le Citoyen au coeur de la Cité. Monique Saby (BRUXELLES CAPITALE DE L’EUROPE)
(1) Colloque Interuniversitaire et International sur Bruxelles et l’Europe organisé par le Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles (BRIO) (www.briobrussel.be) du 18-19 décembre 2006. |