[Crime & Speculation] Pour une loi de criminalisation de la spéculation alimentaire

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Tribunes
Écrit par Jean Pierre Gaborit   
27-01-2012
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La spéculation alimentaire fait actuellement l’objet d’une dénonciation sur la toile internet. Un site en quatre langues propose un vote direct aux citoyens du monde pour se prononcer sur un projet de loi de criminalisation de la spéculation sur les produits alimentaires. Voir: www.speculation-alimentaire-stop.org. Cette initiative a une histoire. Elle part d’un point de vue de chef d’entreprise qui a vécu pendant vingt ans l’économie de l’intérieure et d’une deuxième vie en Afrique où l’impact de la spéculation alimentaire est directement visible sur les populations.

Témoignage

J’ai créé mon entreprise d’informatique appliquée à la gestion de l’énergie dans les grands bâtiments dans les années 80. La création est un chemin ardu, les premières années, les relations avec les banques sont difficiles, le cout de l’argent, les escomptes de traites ou de factures pour boucler les fins de mois, absorbent une bonne part des bénéfices. Mais dés que l’entreprise a pu avoir son indépendance financière et autofinancer son développement, elle a connu une croissance régulière. Cette gouvernance est assez générale chez mes collègues de PME de province : les profits sont réinvestis dans l’entreprise. J’ai pu oublier la pression des banques pendant une quinzaine d’années et consacrer toute mon énergie à l’innovation, à la conquête de nouveaux marchés et à construire des partenariats féconds avec de grandes entreprises de mon secteur d’activité. Ce fut une bonne expérience de l’économie réelle, avec une vision rapprochée de la relation entreprise et banques.
En 2001 l’entreprise comptait 80 personnes et commençait à aller son train de sénateur, la gestion prenait le pas sur la création et le développement. J’ai cédé mon entreprise et avec mon épouse nous sommes partis au Sénégal créer un Lodge dans un endroit magnifique du Siné Saloum. Ce fut une belle aventure et la découverte d’un autre monde, celui de l’Afrique noire dont j’ignorais tout. Nous avons construit, nous avons constitué et formé une équipe avec des personnes du village, donner un style particulier à cet éco lodge et depuis dix ans nous partageons notre vie entre la France et notre nouveau pays.

Notre activité nous met en relation avec le village de Palmarin.  C’est un village plutôt favorisé du Sénégal car il a plusieurs ressources: pêche, agriculture, tourisme. Donc sans faire dans le misérabilisme, nous avons pu constater dans cette région de l’Afrique les conséquences directes de la spéculation alimentaire sur la population.

Le sac de riz, qui en 2006, valait 8 000 Fcfa, vaut maintenant 17 500 soit plus du double. D’autres produits de base ont été touchés comme l’huile, le sucre, la farine… Cette augmentation de leurs aliments de base leur est hautement préjudiciable, surtout que le budget alimentation représente 60 à 70 % de leurs salaires. Sachant que derrière chaque salaire de nos employés, il y a une famille élargie qui est nourrie.

Nous recevons au lodge des personnes de tous les pays et de toute profession et à travers ces échanges riches et variés beaucoup d’informations circulent. Une rencontre fut particulièrement le déclencheur de cet engagement dans le projet de loi de criminalisation de la spéculation alimentaire.

Une petite histoire qui en dit long.

Un jour de 2007 un jeune Français de 25 ans est venu passer une semaine de vacances ici. Il était très exubérant, plutôt sympathique. En prenant l’apéritif avec lui je lui demande quelle était son activité. Il me dit qu’il était trader à la City pour JP Morgan, qu’il avait un salaire mirobolant plus ses bonus.

- Intéressant, lui dis-je, on parle beaucoup de vous. Sur quoi tu investis actuellement ?
- J’ai fait de bons résultats les dernières années, mais actuellement je suis à fond sur les produits alimentaires, c’est ce qui performe le plus.

Interloqué, je lui dis que tous les Sénégalais qui étaient autour de lui ici avaient subi une augmentation du riz et de l’huile de 40 % depuis un an. Ce qui voulait dire que ses jeux financiers à la City venaient prendre chaque jour dans l’assiette de chaque Sénégalais 40 % de leur repas !!!
Et je lui demandais ce qu’il en pensait.
Il m’a répondu avec franchise en me déclarant qu’il ne pensait jamais à ça. Son boss lui demandait de faire toujours plus de profits et il faisait son boulot. A 25 ans il menait une vie délirante de luxe, prenant un avion privé de Londres à Zurich pour rencontrer les banquiers suisses qui l’imploraient de prendre leurs milliards pour les faire fructifier. Il vivait dans un rythme fou et ne se posait pas de questions, il lui fallait faire son job à fond car à 30 ans il sera fini.
                   
Spéculation: une machine aveugle qui fonctionne sans pilote ni conscience

J’ai compris que ce n’était pas une histoire de bons et de méchants, mais que c’est une machine aveugle qui fonctionne sans pilote ni conscience, sans freins et qui détruit les hommes et les ressources de la planète par sa folie du toujours plus de profits tout de suite.
Peu importe que tous les hommes de la terre soient rackettés sur leur nourriture quotidienne : the show must go on.
Alors je me suis intéressé à tout ce mécanisme et j’ai suivi le déroulement de la crise financière de 2008. Les analyses de LEAP* faisaient échos avec mon parcours d’entrepreneur où l’économie répond malgré tout à certaines règles élémentaires. J’y trouvais une matière à penser alors que les rabâchages de la presse économique et financière me donnaient plus une impression de brouillard bien entretenu.
Pour donner plus de corps à la spéculation alimentaire j’ai enquêté auprès de mes amis dirigeants d’entreprises importantes de l’agroalimentaire. L’un d’eux m’a montré de la manière la plus simple et la plus évidente comment ils payaient eux aussi leur part à cette spéculation. Il me montra un graphique où l’on voyait la courbe des prix d’achats prévus de leurs produits et la courbe des prix d’achat réels qui s’étaient enflammés par la spéculation. L’écart ne pouvait pas être répercuté sur leur prix de vente qui était déjà fixé avec les distributeurs.
Quelques millions d’euros de l’économie réelle partaient ainsi dans l’économie virtuelle du marché spéculatif sans aucune contrepartie.

Après les émeutes de la faim, les pays les plus exposés, donc pauvres, ont du subventionner les aliments de base. Subventions qui ont compensé les effets de la spéculation.

Les grandes ONG et institutions internationales pour le développement et la coopération sont très actives en Afrique de l’ouest, mais que valent ces actions solidaires quand on laisse la finance prélever la moitié de chaque repas des africains chaque jour ?

Depuis un an les prises de position se font nombreuses provenant de tous bords, politiques, économiques, religieux, éthiques, intellectuels…

Que les plus riches de la planète viennent spéculer sur la nourriture des plus pauvres pour optimiser le rendement de leurs placements nous laisse pantois.
La spéculation sur la nourriture est un signe qui nous montre que la machine financière est une machine de destruction massive qui n’épargne rien ni personne. Elle fonctionne à vide, selon une règle unique d’arithmétique de progression de ses propres chiffres. Chiffres qui ne sont plus connectés avec une quelconque réalité des productions de biens et services et des échanges qui constituent le « métabolisme » de nos sociétés. Des chiffres qui ne se réfèrent qu’à leurs propres chiffres, sans aucune autre perspective : une croyance dans une valeur unique supérieure à tout autre référent.
La destinée d’une telle utopie est son implosion dans le vide qu’elle autoproduit, ou bien une entrée en guerre contre toute autre forme de référent tels que Nations, Etats, sociétés, éthique, entreprises, peuples, religions, cultures, écologie…

Stop à cette speculation alimentaire

Cette action de démocratie directe par un vote des citoyens pour proposer une loi de criminalisation de la spéculation sur les produits alimentaires est un premier geste, un premier pas pour faire reconnaître l’alimentation comme un droit fondamental à la vie. Ce droit ne doit pas être mis en péril par les  « non-règles » du marché financier.

Cette action ne mettra pas fin à tous les ravages provoqués par la finance, mais à partir de cette particularité spéculative on peut tirer le fil rouge qui nous fait découvrir tout le fonctionnement du marché financier et ses conséquences sur la vie des sociétés humaines.

Si la démocratie est encore une réalité face au déchainement du marché financier, il convient de l’activer directement par un engagement des citoyens. Une juste colère peut s’exprimer dans cette initiative, elle fera reculer la tyrannie financière sur une branche de la spéculation qui est aujourd’hui une de ses ressources principales.

Prenez la liberté de voter sur internet: www.speculation-alimentaire-stop.org

Jean Pierre Gaborit
www.speculation-alimentaire-stop.org


 


Dernière mise à jour : ( 27-01-2012 )
 
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In memoriam
In memoriam
After a long battle against the disease Franck Biancheri passed away 30th of October 2012, at the age of 51. A great European, a militant democrat, a wonderful person.
Franck Biancheri was founder of AEGEE and founding fathers of the ERASMUS programme. He also was research director of the European thinktank LEAP 2020. In 2005, following the ´no’ of the Dutch and French to the Constitutional Treaty, Franck Biancheri founded the European citizens movement Newropeans.