La Serbie dix ans après la chute de Miloševic : une autre décennie perdue?

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Balkans
Written by Djordje Vukadinovi (Nova srpska politicka misao)   
Friday, 08 October 2010
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Il y a dix ans, la Serbie chassait Slobodan Milosevic du pouvoir, mais que reste-t-il des promesses de la révolution démocratique du 5 octobre 2000 ? Corruption, crise économique, soumission du pays aux « conseils diplomatiques occidentaux », retournements de vestes en série et opportunisme : la classe politique serbe n’a jamais paru si médiocre. L’analyse sans concession du rédacteur en chef de la revue Nova srpska politicka misao. (Traduit par Jasna Andjelić - Le Courrier des Balkans)
 











La couverture de l’hebdomadaire Vreme après le 5 octobre 2000

Cet article devait avoir pour sujet le dixième anniversaire du 5 octobre. Il est pourtant difficile de garder son objectivité, d’éviter la résignation et de résister aux sentiment pessimistes. Il est difficile de trouver des paroles sages après tant d’hypocrisie, de bêtise et de mensonges déversés à l’occasion de cet anniversaire et de tous les anniversaires précédents.

Quel est notre bilan ? Pratiquement aucun aspect du fameux « contrat avec le peuple » de 2000 n’a été réalisé. Notre taux de production industrielle n’a toujours pas atteint celui de 1998, tandis que celui de l’ex-Yougoslavie reste un lointain mirage. Les ambassadeurs des pays étrangers participent activement à la formation de nos gouvernement et reçoivent des rapports et des sténogrammes des chefs du plus important parti d’opposition, qui les informent sur leurs réunions avec un autre parti d’opposition...

Le cercle s’est véritablement refermé, dix ans après les élections du 24 septembre 2000, qui ont permis à Vojislav Koštunica, candidat de l’Opposition démocratique de Serbie (DOS), de vaincre Slobodan Milošević.

A l’époque, les chefs de deux « principaux » partis politiques d’opposition s’étaient rencontrés suite aux préparatifs et aux tensions qui duraient depuis plusieurs mois (les guillemets peuvent être mis ou déplacés selon le goût du lecteur), pour annoncer qu’ils lutteraient ensemble « contre le régime, et pour affirmer qu’il n’existait pas d’alternative à une politique pro-européenne ». Nous avons récemment appris que Vojislav Koštunica, qui fut un temps le héros des médias et des cercles politiques occidentaux, aurait aujourd’hui dans ces mêmes cercles la réputation d’être le « Ben Laden serbe », que tous ceux qui comptent sur un soutien occidental doivent absolument éviter de fréquenter.

Il y a quelque chose de pathétique dans les efforts déployés par Tomislav Nikolić et Aleksandar Vučić pour essayer de convaincre les ambassadeurs étrangers que le premier cité n’aurait jamais dit, au cours d’une réunion avec Vojislav Koštunica, qu’il fallait combattre l’orientation pro-européenne. Il est tout aussi affligeant de voir les représentants du gouvernements expliquer que la Serbie n’a pas capitulé en renonçant à présenter sa propre résolution sur le Kosovo devant l’Assemblée générale des Nations unies, mais qu’il s’agissait « d’une confirmation de notre orientation européenne ». Il est parfaitement dérisoire de regarder les premiers pas tardifs du marketing politique du DSS, qui s’efforce de nous rappeler l’apogée de la Serbie dans la période 2004–2008, sous la sage politique de Vojislav Koštunica.

Comparé à la scène politique actuelle, Slobodan Milošević apparaît comme une figure monumentale. Je l’écris d’autant plus librement que je n’ai jamais voté pour lui, ni même jamais ressenti la moindre tentation de le faire. Pourtant, l’époque Milošević n’était en aucun cas un « âge d’or », et un tel mythe ne doit pas se développer en se nourrissant de la faillite morale et politique évidente des vainqueurs du 5 octobre 2000. L’époque Milošević n’était pas non plus, cependant, celle du « mal absolu », comme le prétendent les journaux de « l’opposition démocratique ».

Oui, nous avons eu la guerre et les sanctions internationales. Nous avons eu également, par la suite, un pillage de la propriété publique aux conséquences non moins nocives et durables. Slobodan Milošević était sans aucun doute responsable de beaucoup de choses, notamment à cause son mépris pour son propre peuple et son ignorance des changements géopolitiques qui étaient en cours alors qu’il tentait de « résoudre » la question nationale serbe avec, au moins, un demi-siècle de retard.

Cependant, malgré les erreurs de Slobodan Milošević, certaines choses ont été voulues, destinées et imposées par des « amis » des vainqueurs du 5 octobre avec lesquels nous construisons des rapports « spéciaux » depuis dix ans. Oui, nos salaires étaient tragiquement bas, mais les prix des produits alimentaires de base étaient également bas, ainsi que ceux de l’électricité et des appartements en location. Oui, la criminalité, la contrebande et les activités illégales fleurissaient. Après le 5 octobre, une grande partie de ces activités ont été légalisées et « repeintes » aux couleurs du « cadre législatif européen ».

Dès son arrivée au pouvoir, Slobodan Milošević a pratiqué une dangereuse polarisation de la société, de l’opinion publique et des processus politiques. La société serbe est aujourd’hui totalement fragmentée, tandis que l’opinion publique et la politique en sont réduites à un niveau de « bazar » ou de marché aux puces.

Oui, la période Milošević a été marquée par l’édification d’énormes fortunes. Cependant, après le 5 octobre, ces mêmes fortunes ont encore augmenté. Les riches le sont restés ou sont devenus encore plus riches, les salaires des autres ont connu une hausse nominale, mais il en est allé de même pour les impôts, les taux d’intérêt et les dettes.

L’époque Milošević imposait un style de mauvais goût, les jeunes hommes « Diesel » et le turbo-folk, mais la liberté et la démocratie nous ont apporté des émissions de téléréalité telles que « Le moment de vérité », « Le Grand frère » et « La ferme »...

Le régime Milošević développait une lourde machine de propagande, mais il y avait aussi des îlots de liberté médiatique. Aujourd’hui, tous les médias se écrivent de la même façon, bien peu objective et véridique.

Le moment des règlements de comptes ou des bilans finaux n’est pas venu. Cependant, il désormais est évident que lorsque l’on emploie des expressions comme « les dix années perdues » ou « la terrible décennie passée », il faut désormais préciser de quelle décennie l’on parle : celle d’avant le 5 octobre 2000, ou celle qui a suivi ?

Pour ma part, je suis fermement convaincu que la Serbie et le peuple serbe ont perdu ces deux décennies. Je crois que la majorité absolue des lecteurs et des citoyens partagera cette position. Ce sera au temps, à Dieu, à la science et au peuple d’apporter des jugements précis sur la responsabilité de chacun dans cet échec.


Last Updated ( Friday, 08 October 2010 )
 
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In memoriam
In memoriam
After a long battle against the disease Franck Biancheri passed away 30th of October 2012, at the age of 51. A great European, a militant democrat, a wonderful person.
Franck Biancheri was founder of AEGEE and founding fathers of the ERASMUS programme. He also was research director of the European thinktank LEAP 2020. In 2005, following the ´no’ of the Dutch and French to the Constitutional Treaty, Franck Biancheri founded the European citizens movement Newropeans.