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La crise affaiblit durablement tous les facteurs qui ont permis à l'économie virtuelle de se développer exponentiellement depuis quelques décennies
Le renversement de tendances multiséculaires que nous sommes en train de vivre s’accompagne de l’effondrement d’une « bulle » plus récente qui s’est constituée progressivement depuis les années 1970 et que l’on peut qualifier d’ « excroissance impériale terminale ». Il s’agit bien entendu de la sphère financière globale qui a progressivement fait émerger en près de quarante années une économie virtuelle d’une valeur (1) supérieure à celle de l’économie réelle mondiale. Or une crise historique est avant tout une formidable contraction du temps : en quelques années se mettent en place des changements qui d'ordinaire s'étalent sur des décennies, voire des siècles si la crise est majeure.
Ainsi, depuis le début en 2008 de la série des faillites de géants de Wall Street, du sauvetage par l’Etat fédéral de tous les autres et des rachats dans l’urgence des banques britanniques par le gouvernement du Royaume-Uni, on assiste à la chute des deux ancrages de la « bulle financière mondiale ». Si j’utilise le terme d’ancrage, c’est pour indiquer que cette « bulle » n’a d’autre valeur que celle que lui assignent ces deux centres financiers mondiaux, New-York et Londres, au cœur du réseau d’émetteurs de titres, de marchés de cotation, d’agences de notation, de médias financiers internationaux et d’émetteurs de la monnaie par excellence de l’économie virtuelle globale, le Dollar américain ; et que son interaction avec l’économie réelle se fait essentiellement par l’intermédiaire de ces deux centres qui jouent donc bien la fonction d’ancrage dans la réalité de la bulle financière mondiale. Les autres centres financiers sont de faible importance par rapport à ces deux géants, en particulier pour ce qui est de la gestion/création de tous les instruments financiers de ces dernières décennies qui constituent l’essentiel de l’économie virtuelle.
Or ces deux centres, celui de l’empire anglo-saxon « haute époque » - Londres, et celui de l’empire anglo-saxon « basse-époque » - New-York, se délitent sous nos yeux :
. le centre londonien n’existe plus désormais que grâce au soutien direct et massif du gouvernement britannique. Sans l’argent du contribuable britannique, les fleurons de la City auraient disparu en 2008 ; et ils ne survivent que grâce au maintien de ce soutien qui pourtant ne pourra pas durer au-delà des deux prochaines années du fait de la crise des finances publiques du pays. Les contraintes budgétaires du pays affaiblissent tellement la City qu’elle n’a été capable en 2009 ni d’empêcher une forte hausse de la fiscalité sur les opérateurs financiers faisant désormais de Londres une des places financières mondiales les moins fiscalement attractive de la planète (2), ni de bloquer le processus européen de réglementation qui met pour la première fois depuis trois siècles la City sous la supervision d’institutions non britanniques.
. le centre new-yorkais est lui aussi sous perfusion de l’Etat fédéral, et ne survit que grâce à la politique d’argent à coût nul pratiquée depuis près de deux ans par la Réserve fédérale, ainsi qu’aux milliers de milliards de prêts hypothécaires que cette dernière a achetés pour éviter un effondrement généralisé de tout le marché immobilier américain qui sous-entend une part majeure de la bulle financière américaine. Comme au Royaume-Uni, 2010/2011 va marquer la fin de la plupart de ces politiques entraînant Wall Street dans une nouvelle phase d’affaiblissement.
. au niveau mondial, la régulation de la sphère progresse paradoxalement par le développement d’une tendance à son morcellement : de plus en plus de pays ou de régions (comme l’UE) mettent en place des procédures de contrôle, d’interdiction de certaines pratiques ou de règlementations qui leur sont propres et qui de facto brisent la nature « globale » qui a caractérisé la sphère financière et sa croissance exponentielle depuis la fin des années 1980. Son morcellement est en fait la forme la plus efficace de dégonflement de cette « bulle » puisqu’elle affecte directement le mode opératoire qui la rend possible.
. enfin, la « raison d’être géopolitique » de cette « bulle » est entrée dans sa phase terminale. En effet, cette sphère financière mondiale a entamé sa croissance débridée dans les années 1970 (voir graphique ci-dessous) du fait, d’une part, de la décision américaine de laisser flotter le Dollar ; et, d’autre part, du besoin de recycler les excédents financiers immenses des pays producteurs de pétrole. C’est ainsi le premier grand signe que les Etats-Unis n’étaient plus en mesure d’assumer le rôle de pilier de l’ordre mondial qu’ils s’étaient donné en 1945 (3), qui marque le déclenchement de l’ « irrésistible ascension de l’économie virtuelle ». Pour maintenir néanmoins cette fiction toujours plus éloignée de la réalité économique mondiale, les Etats-Unis ont donc spontanément facilité l’émergence d’opérateurs, instruments et produits financiers permettant de faire la jonction entre leur puissance déclarée et leur puissance réelle : l’économie virtuelle s’est engouffrée dans cette « niche » qui s’est transformée en bulle (4). D’une certaine manière, vis-à-vis de l'Euro, pendant dix ans, la Grèce n’a rien fait d’autre, à une petite échelle, que ce que font les Etats-Unis depuis quarante ans : elle a caché la faiblesse réelle de sa situation budgétaire et financière en ayant recours aux mêmes banques et techniques financières que celles qu’utilise Washington (ou Londres) depuis plusieurs décennies pour masquer la situation réelle de son économie. Mais, du fait de la crise, la contrainte de l'Euro oblige brutalement la Grèce à devoir rétablir la cohérence entre sa situation réelle et la réalité virtuelle de ses finances et de sa richesse. Les Etats-Unis, face à un monde qui se défie de plus en plus du Dollar, sont engagés malgré eux dans un processus identique qui marquera simultanément l'implosion finale de la bulle financière mondiale, composée essentiellement d'actifs financiers libellés en Dollars.

Evolution comparée de l'économie financière et de l'économie réelle aux Etats-Unis (1945 – 2009) - Sources : BEA – FED – Global Economic Analysis
De ce point de vue, l’accélération des évènements, dont la crise est à la fois le signe et le catalyseur, contribue à faire éclater la « bulle » de l’économie virtuelle en affaiblissant tous les facteurs qui lui ont permis d’exister et de se développer, et en rendant de plus en plus suspects ses opérateurs et ses méthodes.
Pour conclure sur la fin de la domination de l’économie virtuelle, arrêtons-nous sur une image éloquente : quel homme politique voudrait encore être pris en photo en compagnie d’un dirigeant de Goldman Sachs (5) ? Probablement aucun parmi ceux qui doivent affronter une élection dans les années à venir. Pourtant, il y a encore deux ans, c’était le genre de photo « davossienne » qui symbolisait la « modernité ». Une telle évolution, si radicale en moins de deux années, illustre la force des vents contraires que doit désormais affronter l’économie virtuelle . Ses « grand-prêtres » deviennent des parias et, en perdant la proximité des décideurs politiques, les opérateurs au cœur de l’économie virtuelle mondiale perdent la maîtrise des conditions même d’existence de leurs affaires, c’est-à-dire le contrôle des réglementations, autorités de contrôle et leaders d’opinion qui leur permettait, d’une part, d’attribuer arbitrairement de la valeur à ce qui n’est qu’un actif virtuel, déconnecté de toute utilité sociale ou économique; et, d’autre part, d’afficher des rendements extraordinaires, générés par une déréglementation sur-mesure.
Mario Draghi, dont la tentative de succéder à Jean-Claude Trichet a dorénavant complètement échoué du fait de ses anciennes fonctions à la tête de Goldman Sachs en Europe, est un bon exemple de ce que la débandade de l’économie virtuelle va générer un peu partout dans le monde au sein des élites : le financier, auparavant encensé, devient suspect, permettant notamment le retour de l’ingénieur. Les étudiants d’aujourd’hui anticipent déjà ces changements : le rôle social désormais stigmatisé de la finance conjugué avec les réductions massives d’emploi et de rémunération du secteur, ont en effet dégonflé le flux des cerveaux qui quittaient la science, l’ingénierie ou d’autres secteurs de l’économie réelle pour se précipiter dans les banques d’affaires et autres hedge-funds. Un secteur qui perd son attractivité en termes de ressources humaines, qui voit se dissoudre la puissance de ses principaux centres, qui ne peut plus contrôler son environnement réglementaire et dont la profitabilité décroit, a son avenir derrière lui. C’est précisément le cas de l’économie virtuelle.
Au fait, la Chine, qui apparaît comme l’un des grands gagnants de cette crise, n’est-elle pas gouvernée par des ingénieurs tandis que les Etats-Unis, le grand perdant, l’est par des financiers ?
Franck Biancheri
LEAP2020
* Extrait GEAB N°43 (15 mars 2010) - Ce chapitre du GEAB N°43 est adapté d'un article préparé à la demande des Annales des Mines, plus ancienne publication scientifique française (créée en 1794), pour son prochain numéro.
Notes:
(1) Tout aussi virtuelle comme le démontre la crise et ses 30.000 milliards USD d’actifs financiers-fantômes.
(2) KPMG vient tout juste d’effectuer une comparaison sur la fiscalité des employés des établissements financiers dans huit centres financiers mondiaux (Dubaï – qui a tout désormais du centre financier fantôme -, Hong-Kong, Zürich, Londres, New-York, Genève, Paris et Francfort). Le résultat est éloquent. En une année, Londres passe de la 4° à la dernière place pour un banquier avec une famille ; et à la 6° place pour un banquier célibataire. Source : Wall Street Journal, 08/03/2010
(3) En rompant en 1971 le lien de convertibilité entre le Dollar et l'or, les Etats-Unis décidaient de donner une valeur virtuelle à leur devise et à leur économie dont cette devise est l'étalon.
(4) Notamment quand la prétention à être la puissance centrale d'un monde unipolaire n'a fait qu'accroître la distance entre puissance réelle et puissance affichée.
(5) La manière dont Goldman Sachs s'est empêtrée dans l'affaire grecque illustre parfaitement le changement d'époque. Ce qui n'était qu'une « simple routine » de l'économie virtuelle - financiariser une dette publique - il y a encore deux ans, est devenue un exercice périlleux bien ancré dans cette réalité politique, sociale et économique à laquelle la crise redonne la primauté ou, si l'on préfère, dont la primauté se rétablit en provoquant la crise.
(6) Et les années à venir ne vont faire que renforcer ces vents contraires au fur et à mesure où les conséquences de la crise vont devenir plus sensibles pour chacun.
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