Immigration illégale : pour de faux papiers, venez en Roumanie ou en Bulgarie... Print E-mail
Europolitik
Written by Adrian Mogos   

 

Des cartes d’identité falsifiées peuvent être facilement obtenues en Roumanie et en Bulgarie. Nombreux sont les émigrants clandestins rêvant d’un monde meilleur qui partent vers l’Europe de l’Ouest. Ce trafic de papiers d’identité contrefaits leur permet d’y accéder plus facilement.

Pour quelques centaines d’euros, j’ai pu acquérir une identité entièrement nouvelle, avec un nouveau nom d’origine turque. Au cours des mois qui ont suivi, je n’étais plus Adrian Mogos, mais bien Murad Alin Erdogan, originaire de Timisoara. Mais pourquoi choisir un nom turc ?

Parce que la plupart des émigrants clandestins qui traversent la Roumanie, dans leur voyage vers l’Europe occidentale, sont eux-mêmes turcs. Je voulais donc suivre le même itinéraire.

Il n’a été aucunement difficile de me procurer une fausse carte d’identité, ni de l’utiliser d’ailleurs, même si les peines d’emprisonnement punissant ce type d’infraction en Roumanie vont de trois mois à trois ans de prison. Je me suis contenté de faire jouer mes contacts dans le monde interlope.

Début juin 2009, j’ai pu mettre à l’épreuve ma fausse carte d’identité. Il s’agissait de savoir si Murad Erdogan était capable de voter aux élections de l’Union européenne en Roumanie. Je me suis présenté à un bureau de vote à Bucarest, filmant le tout discrètement. Personne n’a remarqué quoi que ce soit d’anormal, et aucun préposé du bureau de vote ne m’a interrogé sur mon identité.
Comme je n’avais pas l’intention de voter réellement – cela aurait constitué en soi un délit criminel –, j’ai coché les noms de chacun des candidats pour m’assurer que mon bulletin de vote soit invalide.

Quelques jours après, je me suis baladé en Allemagne pour voir si Murad Erdogan pouvait y commencer une nouvelle vie. Encore une fois, je n’ai rencontré aucun problème et personne ne m’a posé de question sur ma pièce d’identité, ni en Allemagne, ni aux Pays-Bas.
Finalement, j’ai rejoint Berlin, une ville où l’on peut aisément se fondre dans le décor. Je ne connaissais personne là-bas, mais je me sentais assez confiant de pouvoir m’établir à Kreuzberg, le coloré lieu de prédilection de tant d’immigrants dans la capitale.

Presque sans un sou en poche, il était grand temps de faire de Murad Erdogan un citoyen respectable et de le pourvoir de papiers en règle au regard de la loi. Tout d’abord, il lui fallait une adresse. Parcourant les rues au hasard, j’ai repéré une petite pancarte sur un édifice où l’on pouvait lire : « Stellplätze zu Vermieten » [places de stationnement à louer]. Me disant qu’un immeuble contenant des places de stationnement vacantes devait logiquement contenir aussi des appartements vacants, j’ai pris en note le nom et le numéro de téléphone de l’entreprise propriétaire de l’immeuble, Ernst G. Hachmann GmbH.

Le 29 juin, muni de cette seule information, je suis donc allé à la mairie de Kreuzberg pour me doter d’un document officiel sur lequel je serais enregistré à l’adresse fictive. Le fonctionnaire municipal que j’ai rencontré ne m’a demandé aucune preuve concernant un éventuel contrat avec le propriétaire de l’immeuble. Malgré mon mauvais allemand et ma fausse carte d’identité – le seul document que je lui ai montré –, j’ai réussi à m’inscrire à l’adresse que j’avais pourtant choisie en quelques minutes.

Cela n’était pas la fin de la quête de Murad Erdogan pour une nouvelle vie à Berlin, loin de là. S’il voulait faire quoi que ce soit, il lui fallait bien entendu un compte bancaire. C’est pourquoi je me suis arrêté à la première banque que j’ai trouvée sur mon chemin, plus précisément une agence de la Berliner Sparkasse.
Le gérant de banque était heureux de m’aider après avoir vu le document émis par la mairie attestant de la nouvelle adresse de Murad Erdogan. Quelques questions concernant mon intention d’ouvrir un compte plus tard, le compte numéro 6014519775 était opérationnel.

Ensuite, il fallait naturellement un numéro de téléphone. Utilisant le même papier que j’avais obtenu à la mairie, j’ai acheté un petit téléphone portable accompagné d’un forfait de cinq euros, le tout pour la modique somme de neuf euros. En Allemagne, chaque carte SIM doit être enregistrée au nom de son utilisateur. Le mien était enregistré comme il se doit au nom de « Murad Alin Erdogan ».

Pour finir, je me suis présenté dans les locaux de la Schufa, l’agence allemande d’information sur le crédit, qui détermine si une personne est économiquement active et financièrement digne de confiance. J’ai encore une fois exhibé mon précieux document de la mairie, en plus de mon compte bancaire. J’ai déboursé 7,80 euros, puis un employé m’a remis tous les papiers dont j’avais besoin.

Bref, en seulement deux jours, j’avais obtenu une adresse officielle, ouvert un compte bancaire et reçu la preuve que Murad Erdogan était non seulement un résident en Allemagne, mais qu’il était aussi parfaitement digne de confiance du point de vue financier.
Cela dit, un vieil homme barbu que j’ai vu à la Schufa a eu moins de chance et n’a pas reçu les papiers qu’il lui fallait. « Vous n’avez pas votre attestation d’adresse de la mairie », a déclaré le préposé à ce citoyen allemand pourtant âgé.

La « Aachen connection »

J’ai pris l’avion pour Aachen, une ville allemande où vit une importante communauté turque. Tout près de la frontière avec la Belgique et les Pays-Bas, Aachen est un excellent endroit pour les immigrants qui tiennent à passer inaperçu selon des journalistes locaux.

Dès mon arrivée, j’ai cherché le Bucuresti Bistro Sam, une taverne située au 30, Viktoriastrasse. Elle avait appartenu jusqu’en avril 2009 à un certain Terzi Sukru, un citoyen turc de 43 ans bénéficiant d’un permis de résidence en Allemagne. Je trouvai ladite taverne, mais elle était fermée

D’après les procureurs roumains, l’été dernier, Terzi Sukru avait fait la connaissance de cinq ressortissants roumains qui allaient devenir plus tard les patrons de son restaurant. Toutefois, leur amitié s’est mal terminée, car ceux-ci figuraient parmi les douze individus arrêtés en compagnie de Terzi Sukru par la police roumaine dans la petite ville de Deva, en avril 2009. Tous ont été inculpés de trafic d’immigrants clandestins de la Turquie vers l’Allemagne.
Les passeurs furent appréhendés après que deux clients de Terzi Sukru, eux-mêmes citoyens turcs, furent arrêtés à la frontière roumano-hongroise. Ceux-ci tentaient d’entrer en Hongrie à l’aide de fausse pièces d’identité. Sans compter qu’une taupe de la police fréquentait le groupe de Tezri Sukru depuis un moment.

Si l’on en croit les procureurs roumains, Tezri Sukru entretenait des liens étroits avec la communauté turque d’Aachen, dont plusieurs membres désiraient introduire illégalement en Allemagne des parents à eux – et étaient prêts à verser des sommes conséquentes pour y arriver.

L’acte d’accusation indique que plusieurs ressortissants turcs que Tezri Sukru voulait faire passer en Allemagne avaient obtenu, au consulat de la Roumanie Istanbul, des visas de tourisme pour entrer en Roumanie – cela sans soumettre la documentation appropriée. D’autres se seraient vu délivrer par les mêmes autorités des visas d’affaires permettant d’entrer en Europe.

Bien que le ministère roumain des Affaires étrangères ait nié toute implication dans des gestes illégaux qu’auraient pu commettre des membres de son personnel, et répète qu’il n’a jamais eu connaissance des faits incriminés, certains fonctionnaires roumains en doutent fortement. « Je ne crois pas que tous les visas que nous émettons le soient en toute légalité… », confie ainsi un policier. « Ce genre de chose peut se produire uniquement avec le concours de personnes travaillant à l’intérieur de l’ambassade. »

Tezri Sukru subit actuellement son procès et demeure en détention dans une prison roumaine. Ses anciens voisins semblent, eux, soulagés que des voitures ne roulent plus à vive allure et qu’il n’y ait plus de bagarres dans Viktoriastrasse depuis que la taverne d’Aachen a fermé ses portes. « Les gens peuvent enfin dormir un peu… », glisse une femme dans la soixantaine. Cela ne manque pas d’ironie : la petite boutique de couture qu’elle dirige fournissait, il n’y a pas si longtemps encore, des vêtements aux danseuses érotiques de l’établissement de Tezri Sukru.

De l’aide de l’intérieur

Comme je l’ai raconté précédemment, je n’ai eu aucune difficulté à me faire fabriquer une fausse identité et à m’en servir. Cependant, dans certains cas, la contrefaçon de documents officiels n’est pas possible sans la complicité de fonctionnaires, en l’occurrence roumains.
C’est d’ailleurs un problème grandissant.
Par exemple, en avril 2009, la police roumaine a arrêté plusieurs personnes apparemment spécialisées dans la fabrication de fausses identités. Comme souvent, ces documents factices étaient destinés à des activités illégales. Plus inquiétant, l’un des individus arrêtés était un fonctionnaire de Timisoara. Il a été inculpé pour avoir délivré au moins 24 documents falsifiés.

L’Inspection nationale des registres sur les personnes (INEP), basée à Bucarest, indique que seuls deux employés de la fonction publique ont été écroués l’an dernier pour avoir délivré de fausses cartes d’identité. Le premier est celui de Timisoara. Le second était le directeur du bureau chargé d’émettre les cartes d’identité de la ville de Iasi, dans l’est de la Roumanie. Selon l’Unité anti-corruption de la police roumaine, l’homme avait fourni plusieurs pièces d’identité trafiquées à des personnes qui ont pu dès lors se déplacer librement dans les États européens membres de l’espace Schengen.
Il a d’abord été condamné à trois mois de prison en 2008, car les procureurs ont été en mesure de prouver qu’il avait participé à l’émission de deux fausses cartes d’identité. L’enquête s’est poursuivie et, en mai 2009, il a comparu une nouvelle fois devant le tribunal pour faire face à des accusations relatives à neuf cas similaires.

D’après le commissaire en chef de l’INEP, Anca Berbecariu, ce juteux trafic de faux documents personnels fabriqués en Roumanie a débuté à la suite de l’adhésion du pays à l’UE en 2007. « Les pièces d’identité roumaines n’étaient pas contrefaites avant que le pays se joigne à l’UE parce que cela n’intéressait personne », constate-t-elle.

Un débat est maintenant en cours en Roumanie au sujet du besoin d’une nouvelle sorte de cartes d’identité. En effet, les « cartes électroniques » sont considérées comme plus difficiles à contrefaire et sont déjà en circulation dans plusieurs États de l’UE. L’introduction de telles cartes est prévue en Allemagne fin 2010. La Roumanie devrait emboîter le pas en 2011.

Qui plus est, la police roumaine doit résoudre ses problèmes internes. Selon un communiqué de presse émis en juin par l’Inspection générale de la police des frontières (IGPF), quatorze hauts fonctionnaires faisaient l’objet d’une enquête interne pour avoir failli à leur tâche de contrôler la migration illégale et la criminalité transfrontalière.
Onze autres ont été sanctionnés parce qu’ils n’avaient pas rempli leurs obligations, après que l’IGPF a mis au jour « des brèches dans l’exercice de leur devoir de combattre la migration illégale et la criminalité transfrontalière ».

Alors qu’un faux document est une contrefaçon imitant l’original, un document falsifié est une pièce d’identité originale sur laquelle des renseignements ont été altérés.
Environ 98% des falsifications sont pratiquées en effaçant, à l’aide de produits chimiques, des renseignements apparaissant sur des documents légitimes, avant de rescanner la photo. L’INEP reconnaît que les documents falsifiés grâce à des complices de l’intérieur peuvent se révéler très difficiles à détecter ; c’est aussi l’avis de la police des frontières. « Dans 99 % des cas, ces pièces d’identité falsifiées ne peuvent être détectées par les moyens classiques, comme l’œil nu, les lampes ultraviolettes et autres outils dont dispose la police frontalière », explique le commissaire de police Emil Torje, chef du poste-frontière de Bors.

Adrian Mogos
Traduit par Stéphane Surprenant - Courrier des Balkans

Last Updated ( Friday, 20 November 2009 )
 
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